Nos futurs : sans morale et résolution

par Marilou Thiebault



On peut se dire parfois que nous vivons dans une drôle d’époque. Voilà que l’on se sent seul sur la Terre, sans prochain, sans autre loisir que de regarder les autres faire, et l’on ne discerne plus qu’avec effort où s’arrête le monde et où commence l’intimité. Plus le temps passe — est-ce l’effet de l’âge ? — et plus la réalité apparaît fractionnée. La perception de son propre corps, de sa psyché ou de son environnement se hiérarchise et, secteur par secteur, on évalue le contrôle que l’on peut encore exercer dessus, ce qui n’appartient plus à la salle de fitness ou qui est tombé dans le big data. Le temps passant, les zones nettes se raréfient tandis que les simples impressions s’étalent, abstraites.

Mais Clara Citron, elle, a pris son parti de ces petites crises de l’existence et de la représentation. Comme une ouvrière zélée, elle pointe tous les jours à l’atelier, tenue par le même impératif : faire l’état de ses forces vives et en inventer l’image. Et quand elle dessine, la question ne se pose pas de ce qui appartient à l’intime ou de ce qui ressort de l’extime, de ce qui est réfléchi ou spontané, intellectuel ou formel. La touche allègre de ses œuvres est une gestuelle parce qu’une chose mentale, sans dissociation. Tout participe d’un même désir déterminé. Son parcours aussi : alors qu’elle avait commencé son chemin dans l’image imprimée, Clara a doucement migré de l’impression à la bande dessinée, puis de la bande dessinée au dessin d’impressions. C’est à première vue un agrégat de lignes, de couleurs, de couches, de matériaux d’une diversité telle qu’elle décourage d’en dresser la liste. Le médium est à prendre en tant que tel : un intermédiaire, un outil improvisé pour une exécution en flux tendu. Les idées fuyantes sont rattrapées et scotchées là, comme placées à l’interrogatoire. Le monologue intérieur qui parsème le dessin évoque avec ironie les dilemmes des rapports entre les sexes et entre les générations. D’une main toujours espiègle, elle rapporte les états d’âme des « excitées modernes » et imagine des masse de corps hypersexualisés, dégénérés ou fragmentés.

Dans ses enchevêtrement on voit plus distinctement la manière dont l’individuel et le collectif peuvent s’envisager l’un et l’autre, c’est à dire à travers des doutes et des incompréhensions, des jeux de domination et de résignation. Le sentiment commun se reconnaît aussi dans le mouvement d’expression crue, proche de l’exutoire, auquel s’exerce Clara Citron. Ses allers et retours de l’idée au langage s’interrompent parfois dans le simple geste calligraphique dénué de sens (Moteur, action, 2018). Son travail s’érige sur des biffures, pour reprendre le bon mot de Leiris dans son autobiographique La Règle du jeu. Biffer, caviarder, autant dire attaquer la mémoire dans son épaisseur, troquer l’aberration pour la tâche, le petit souvenir pour la peinturlure. Ainsi vont la vie et le travail : de repentir en repentir. Dans l’œuvre de Clara Citron, ces différentes strates se superposent parfois sur une même surface, et parfois elle les matérialise dans un feuilletage de plaques de Plexiglas ou de film plastique (Single, Married, Divorced, 2018), chacune des surfaces accueillant des dessins différents et complémentaires. La tentation de l’espace est grande. Elle a pu aboutir dans un support massif, comme dans ces assemblages de Plexiglas, ou dans le relief d’un support textile (Excuse me, 2018), développant des accointances avec la sculpture et l’installation.

Dans ses recherches les plus récentes, et qui trouveraient idéalement leur place dans la sélection du Prix Dauphine pour l’art contemporain, Clara Citron introduit le volume sur la surface même du dessin. Ses travaux de grand format sur Plexiglas à effet miroir rose absorbent l’espace du spectateur dans celui, déformé et hallucinatoire, de l’œuvre. Et maintenant un petit interlude musical (2018) et STD (2018) sont destinés à être présentés en vis-à-vis pour piéger le visiteur dans leurs réflexions multiples. Lui-même devient un signe dans un environnement de signes, point interrogateur sous une neige édulcorée. Venant en préambule, Une femme, une vraie (2018), techniquement similaire, se présente sous la forme d’un triptyque-catastrophe. Le dessin se répand sur trois morceaux de miroir, frôlant toujours le champ de la sculpture. Au bout d’un temps on reconnaît quelques motifs enfantins et des croûtes de peinture tenues par de la bande adhésive. Échantillons d’un temps et d’un lieu, bribes d’une identité affective. C’est comme cela que Clara Citron invente sa manière de construire un récit sans morale et sans résolution, sans lecture univoque et sans glorification. Mise au défi par une époque où l’on vit sur écran, c’est comme cela qu’elle essaye d’envisager nos futurs : en dessinant les souvenirs intimes d’une génération qui mue en une autre, ou tout du moins des éclats, des images, des sentiments d’éclats.