venez sans autre précaution

par Clement Gagliano



Salon de Montrouge 2015. Un triptyque immense transfère sur papier un monde raturé, imparfait, peuplé de personnages candides, vulgaires, sales et innocents. Cet univers ambivalent est celui de Clara Citron. Dessins éruptifs, mots crus pour une chair tendre. Son travail ne prétend pas sublimer la relation de l’intime, ni ouvrir la voie d’un Eros canonique. Il s’ouvre plutôt sur l’instinct. Des mots qu’on n’ose pas ou plus, refoulés, des non-dits ou simples faits de la vie indicibles et que la jeune artiste regarde d’un œil ingénu.

Au travers de sa pratique, Clara Citron s’intéresse à la face cachée de l’iceberg. Les murs blancs, lisses, propres, sont souillés par ce qui ronge de l’intérieur. Des mots à la polysémie criarde, des gribouillages hautement symboliques ; le travail de l’artiste tend d’une part à reconstituer le chemin vers cet ineffable inconnu, ce qui en nous se cache, tapi dans l’ombre de la bien-pensance, pour d’autre part mieux le déconstruire. Il s’agit alors de donner forme à ce qu’on ne comprend pas pour en envisager les paradoxes ironiques sous-jacents.

Dans King Kong Théorie, Despentes envisage une solution radicale aux victimes incessantes de certains abus commis : RELEVEZ-VOUS ET EMANCIPEZ-VOUS. La femme pornographique, femme puissante et maîtrisant la bête, sa bête, est, quant à elle, encore et toujours, une sorcière. Des Chloé Delaume, des Camille Ducellier, Tracy Emin, j’en passe, des femmes que l’on redoute, qui restent en marge, qu’on traitera volontiers d’aliénées.

On pourrait penser que Clara fait partie de ces femmes-là. Jeune fille au tempérament artistique bien trempé, elle grave et dessine pourtant comme pour la toute première fois. Immergée dans un monde de brute, la naïve se confronte à des mots durs, des signes qu’elle ne comprend pas forcément. A la manière d’une enfant, elle regarde d’en bas ce qu’elle va devoir affronter et se questionne sur la façon de l’envisager, de se positionner. Tout sera retranscrit à la main. Journal intime exposé au grand jour avec légèreté. Puisque le ridicule le tue pas, ce qu’elle ne comprend pas encore sera tourné en dérision pour y parvenir. Définir les présupposés dont on l’accable pour les déconstruire, puis s’en moquer.

Dessin contemporain s’il en est, celui de Clara Citron passe par le texte. Texte-Image, texte crayonné, des mots qui incisent, prennent dans ce contexte leur rôle polysémique et endossent pleinement la portée de leur signification secondaire.

Car avant de se faire verbe, l’idée est image. C’est-à-dire qu’en pensant à un concept, en entendant un mot ou en lisant un texte, ce que notre cerveau construit en premier sont des « images-mentales » associées à ce mot ou cette suite de mots. Ensuite seulement arrivent les définitions langagières, et ce uniquement selon la langue dans laquelle on s’exprime. En linguistique cognitive, les recherches de Sapir-Worth mettent en effet en évidence la prééminence de la langue (anglais, français, italien, etc.) sur nos façons de penser et de percevoir. A l’exemple, des nuances d’appréciation (de degré) du verbe « aimer » en français s’expriment lorsqu’on passe à l’anglais « like », « enjoy » ou « love ». C’est ce qu’on appelle le relativisme culturel. Si l’on pousse plus loin la théorie, on peut dire que les idées associées aux mots que nous employons définissent notre façon d’envisager l’espace dans lequel nous nous situons. Le lexique utilisé par Clara Citron (vocable qu’elle construit ou qu’elle puise au travers d’extraits tirés de la littérature, le cinéma, la musique, etc. et dont elle s’approprie la forme) est dès lors en mesure d’éveiller toutes les connotations attribuées à des mots qui, isolés ou traduits, n’éveilleraient pas forcément le même sens. Il s’agit là d’une question d’univers référentiels, d’ouverture des possibles, de réalités telles que vues et ressenties par plusieurs individus (l’artiste, un(e) spectateur/trice néophyte, un(e) chercheur/se, etc.) et dont la somme forme le réel dans son ensemble. En d’autres terme : à l’assertion « le regardeur fait le tableau », on peut répondre : « oui mais pas que ».

Au plus haut point, le travail de Clara est une découverte. Une ouverture. En solitaire, lorsque sorti du contexte où l’on pense pour vous, il vous appartient de vous faire une opinion propre sur des faits, des actes, sur tout ce qui vous entoure. Dois-je avoir une opinion ? Dois-je avoir honte de ceci, dois-je rire de cela ? La question de la sexualité y est présente à ce titre. Peut-on ou doit-on avoir un attrait pour la chose ? Comment ? Et si cela se passe mal ? Doit-on en rire ? Puis-je en être fier(e) ?

Intentionnalité du faire : celui de transposer une société grossière, celle des faux-semblants, des caricatures. Sommes-nous face à une violence gratuite et pornographique ? L’idée est-elle d’assouvir ses pulsions ? De les laisser advenir comme elles le devraient (ou comme on pense qu’elles le devraient) ? Les dessins de Clara Citron n’ont au fond rien d’impurs. Vrais ils le sont, authentiques également. Ils ouvrent vers un questionnement singulier, un rapport aux autres et à soi. Par le dessin, l’artiste ouvre des brèches sur des problématiques, sensibles certes mais contemporaines, des interrogations actuelles dont il convient pour chaque spectateur/trice de répondre selon son point de vue personnel et subjectif. Il appartient à chacun(e) de trouver sa propre réponse, son propre sens et sa propre vérité dans ce qui est présenté. En dépassant la simple appréciation qui veut qu’on « aime » ou qu’on « n’aime pas », les différents degrés de lecture de ce travail permettent à quiconque de se positionner idéologiquement, ce que l’artiste se retient volontiers de faire pour nous.